Jeudi 7 décembre 2006


Casino Royale (2006) - Martin Campbell.

4 étoiles (sur 4) pour Télérama, 3 pour TéléCinéObs et les Inrocks, 2 pour Les Cahiers et Positif, et encore une, de trop, pour Le Monde.
Que dire de cet engouement massif des critiques pour le 21ème James Bond que certaines osent même appeler "le plus beau de la série" ?
Serait-ce dû à un anticonformisme poussé au ridicule ? Une malencontreuse vague de mauvais goût au sein des groupes de presse les plus respectables ? Des projections presse organisées tous frais payés aux Bahamas, qui sait ?

Dès le pré-générique, on le sait, ce James Bond ne sera pas traditionnel. Aux sempiternelles séquences d'action sans autres buts que de nous en mettre plein la vue (poursuite en hélico, ski, moto, etc.) et nous introduire à l'homme d'action qu'est James, Martin Campbell nous propose une séquence d'ouverture d'un nouvel ordre: un face-à-face cérémonial dans un noir et blanc esthétisant (mot qui, à mon grand regret, risque de revenir souvent au cours de cette critique) à l'issue duquel Bond acquiert son double zéro. A travers les flash-backs, déchirant la fixité et la pénombre de la scène présente par leur violence, nous découvrons donc le premier meurtre (plus une légitime défense qu'un véritable meurtre), ainsi qu'ensuite le second: un assassinat pur et dur que rien ne motive, sinon le besoin de montrer la brutalité irréfléchie du nouveau cru 2006. Deux possibilités s'offrent à nous: ou James est bien cette bête tueuse qu'il va falloir dompter (la volonté première des scénaristes était d'en faire un homme arrogant, puis brisé par une histoire d'amour trahie, et enfin reconstruit en le James Bond que nous connaissons, coeur d'artichaut en apparence mais blindé en profondeur), pourtant, n'en déplaise aux scénaristes, il n'a rien d'un homme arrogant et nerveux, mais plutôt d'un homme déterminé qui connaît très bien ses limites et tire dans la tête de son ennemi avec beaucoup de calme. Ou (seconde thèse qui, malheureusement, se confirme à maintes reprises par la suite) James a des raisons très profondes pour exécuter cet ennemi aussi froidement, et ce, malgré sa maladresse et son arrogance, mais nous spectateurs n'en avons aucune idée, ni même un petit indice. Là commence le principal problème de Casino Royale: que montrer, ou pas, et comment...

Second meurtre donc et dès lors, que dire de ce sang ridicule qui amène la première touche de couleur ? Rien. Car on espère encore.

Alors que la première séquence d'action aurait d'ordinaire déjà eût lieu, nous entamons donc ce nouveau James Bond avec appréhension. Quelle narration ? Quels codes ?
L'avantage d'un film de genre (et James Bond est bien entendu un film de genre) est qu'il répond aux codes du genre, que le spectateur connaît (à travers la culture de masse) à priori du film. Plus besoin donc d'expliquer au spectateur telle ou telle propriété du milieu dans lequel baignent les personnages. Economie de temps et de moyens.
Le problème avec Casino Royale est qu'il ne répond pas au cahier des charges des James Bond. Prenant le parti de la prequel, il ne pouvait donc pas être un James Bond traditionnel. Tout est donc à créer et surgissent petit à petit des preuves que nous sommes bien dans un Bond, ou plutôt des reliquats de Bonderies (qui devaient être en réalité des avant-goûts, mais se révèlent de pauvres reliquats posés ça et là à travers le scénario:
-L'affrontement obligatoire entre Mr Chiffre et James, (En commentant la scène de torture, Wade (Robert Wade, scénariste de Casino Royale) dit: "Si c'est fait de la bonne manière, il y aura beaucoup de jambes croisées dans les cinémas"), il faut croire que ça n'a pas été fait de la bonne manière...
-La voiture, belle Aston Martin, alliant le traditionnel prisé par James, à... rien en fait. C'est un vieux modèle retravaillé et c'est tout. Révélée tardivement dans le film et ne contenant qu'une petite boite à gants à usage unique, celui de le réanimer quand il aura fait un arrêt cardiaque, la belle voiture sait aussi faire autre chose, s'envoler sur un coup de volant. Record battu en ce qui concerne sa durée de vie.
-Le cocktail de James, dont on apprend la composition avant de le savoir "au shaker et pas à la cuillère". Merci pour tout messieurs les scénaristes, je crois que nous étions tous contents de connaître la recette du Vodka Martini à défaut du cocktail James Bond.
-La première James Bond girl (qui meurt au milieu de l'épisode), fade (dans sa séduction), inutile (quoique l'on veuille nous faire croire alors que Bond apprend de sa bouche où se trouve son premier adversaire), ridicule (à cheval sur une plage de sable blanc, au milieu d'une foule de touristes prenant le soleil). Elle permet d'introduire l'attirance légendaire (et stratégique) de Bond pour les compagnes des Méchants. Pourtant, cette fausse romance n'est-elle pas propre au James Bond traditionnel, celui qui doit "naître" à l'issue de sa première aventure ? Dixit les scénaristes encore une fois...

Reprenons au générique de début. Difficile de faire du James Bond sans une belle scène d'action en ouverture, voilà donc la scène qui débute. Mission organisée du Mi-6, dirigée par Bond, dont on ne sait rien sauf qu'il lui faut attraper un bonhomme qui court vite. James s'y colle et nous voici embarqués dans une course-poursuite remplie d'esthétisme prétentieux et d'effets spéciaux ("Nous allons nous éloigner du type de films bourrés d'effets spéciaux" - Martin Campbell), cascades et blabla, comme nous avaient habitué les derniers Bond avec Pierce Brosnan. A la différence près que, premièrement, l'interprétation de ces séquences était traitée avec une dose certaine d'humour, et SURTOUT, l'on comprenait les motivations des personnages courant les uns après les autres. Ici, grâce à une réalisation efficace digne d'Universal Soldiers, James poursuit un Yamakasi pendant un bon quart d'heure, avant de l'abattre et de faire démarrer le récit proprement dit: "Mmm... let's go to Bahamas !"

On commence à comprendre que James est plus Arnold Schwarzenegger que Bruce Willis. Et qu'il va falloir chercher à la loupe des finesses à ce nouveau personnage qu'est Bond. La suite à l'hôtel se veut drôle, elle ne fait que révéler la véritable nature de notre héros. James est confondu avec un portier. Très drôle. Très drôle, mais vrai. James a le charme d'une huître. Voilà, c'est dit.
Ah oui, nous découvrons aussi l'ennemi de Bond, Le Chiffre. Assez maigrichon, mais pourquoi pas. Plein de défauts, cicatrice à l'oeil (rappelons-nous Robert Carlyle), asthmatique, pourquoi pas. Pourquoi pas ?
Parce que ni la cicatrice ni l'asthme ne serviront par la suite dans l'histoire, voilà un détail gratuit et répétitif qui NE SERT A RIEN. Où sont passés les professionnels de l'écriture de scénario ?
Si ce n'était qu'une histoire de scénario...

La lumière est stylisée, trop stylisée: esthétique basses lumières, clairs-obscurs. Parti pris esthétique pour coller au côté obscur d'un James se cherchant ?
Vive la finesse... l'unique petit problème étant que le quart des inserts, permettant de voir certains objets (par exemple une corde qui lâche), ne sont pas assez éclairés (franchement éclairés j'entends). Donc parfois on ne comprend pas bien se qui se passe au beau milieu de l'action. Ce qui devient gênant quand en plus on ne sait pas pourquoi les personnages s'actionnent. Et quand toutes ces scènes peuplent près de la moitié du film, n'en parlons plus.

Vesper Lynd, magnifique agent double, essaie de pimenter la triste sauce, se rendant responsable de deux des scènes les plus réussies (la double évaluation psychologique est une réelle bouffée d'oxygène), teintées d'un romantisme bienvenu dans cet univers très masculin et décérébré. Mais rien ne sauve James de son regard bovin (ou de primate, au choix), responsable peut-être de son aveuglement amoureux envers Vesper. Qui se révèle, pas besoin d'avoir fait un séminaire d'écriture scénaristique pour l'avoir deviné, un agent double.
D'ailleurs "La porte est ouverte pour Bond, émotionnellement," dit Campbell. "Il est amoureux de Vesper [...]
Peut-être faudrait-il rappeler à Martin Campbell qu'on ne tombe pas amoureux, follement, comme ça, dans un James Bond. Et ce tremblement de terre émotionnel que vit Bond n'a aucune réalité dans le film. Tout au plus, nous voyons Vesper à travers le regard de Bond comme nous voyons n'importe quelle autre des dizaines de James Bond girls qui ont peuplé (peupleront) le tableau de chasse de James. Alors quand il pense raccrocher, on le jauge, on le juge et on le prend pour un p'tit gars marrant. Bond la brute fond pour devenir Bond le gentil p'tit gars au coeur tendre. Incroyable. Heureusement d'ici dix minutes (et une déception amoureuse plus tard), il va retrouver de la conversation comme il les aime. Poursuite, flingues, bâtiments qui s'effondrent... on retrouve notre Shwartzie. Mais comment ont-ils pu nous faire croire que James Bond était un bisounours ? Ah oui c'est vrai, on n'arrive pas à y croire...

Pour en finir, à l'envolée, on remarquera une scène sympathiquement mauvaise où James sort de l'eau retrouver sa chère et tendre sur une plage dans des tons très 60's, horrible hommage à l'époque "Sean Connery". Un acte entier est dédié à la partie de poker, dont l'intérêt est très limité pour ceux qui n'ont jamais joué au Stud'7 (c'est-à-dire les 90% des spectateurs, à qui je reconseille le vraiment pas mal  "Rounders" - Les joueurs en VF) et à mon avis, très limité également pour ceux qui y ont joué (je parle en connaissance de cause). Lors des jeux, le grand méchant se trouve menacé par d'autres méchants, pourtant de simples et vulgaires émissaires, défaits en deux temps trois mouvement par Bond, et voilà, encore une règle que les scénaristes ont cru bon d'utiliser comme papier toilette:
Un grand méchant battu ou effrayé par un autre grand méchant, perd son statut de grand méchant. Comment dès lors ne pas rigoler quand arrive la fameuse scène de torture, le fameux grand face-à-face final ?
On peut reprocher le grand-guignol de la fin de certains épisodes (je pense surtout aux derniers avec Pierce Brosnan (qui est certainement après Sean Connery le James Bond ayant le plus charme)), ceux-ci restent cependant plaisants tout le reste du récit, car ils suivent ces codes que l'on s'attend à retrouver épisode après épisode. Le plaisir de se sentir en terrain connu tout en vivant de nouvelles aventures est indéniable, et avoir joué avec cela a certainement porté préjudice à ce dernier volet.
Pour terminer par le plus dramatique, je me dois d'insister sur le principal problème du film qui est de laisser le spectateur toujours en retrait du personnage. Nous pourrions en savoir plus que lui, nous devrions en savoir autant que lui, et nous en savons toujours moins que lui, à chaque instant. Que ce soit pour cette scène du début où nous ne comprenons rien à cette poursuite, ou à cet instant où Bond regarde son téléphone en pleine poursuite, comprend quelques chose et repart (et bien sûr nous, spectateur, n'avons pas eu le droit de voir ce qu'il y avait dessus, ce qui nous place à un degré inférieur de compréhension que le personnage), incessemment, les auteurs s'autorisent à nous laisser derrière. A la traîne. Voilà où nous sommes, à chaque instant, dans ce film: à la traîne, comme des boulets. Trimballés de rebondissement en rebondissement, jusqu'à cette fin salvatrice, où enfin l'agent double se dévoile. Plaisir trop court malheureusement, le héros un peu hésitant, rempile pour la sauver, notre Bond au grand coeur. A croire qu'ils n'ont vraiment pas su dessiner ce soit-disant nouveau personnage qu'ils ont osé appeler Bond. James Bond.

Ratage immense pour ce 21ème Bond donc, celui qui a pourtant asservi les critiques. On verra ce qu'on verra pour le 22ème, et cette fois il n'y aura plus de pseudo excuse du type c'est un premier épisode. Les esprits reviendront peut-être sur l'absurdité de celui-ci. Permettons-nous de rêver...

Par Le_Psychohistorien - Publié dans : critiques
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