Lundi 8 mai 2006


Crash (2004) - Paul Haggis.

Le titre français est différent du titre international. Quelle politique derrière ce geste de transformation ?
Aucune, car en dehors des Etats-Unis, le mot "crash" est autre chose qu'un mot ancré dans l'inconscient de chacun, c'est un mot politique. Il n'y a que sur son sol natal, porteur du traumatisme que ce mot peut espérer échapper à la politique. Et le film de Paul Haggis se veut apolitique.
Une subtilité d'interprétation gagnée (une collision permet éventuellement de rebondir, ce qui semble être en partie le propos du film) pour une de perdue, donc. Premier travail sémantique, premier point marqué.

Dans une esthétique empruntée à Steven Soderbergh, Paul Haggis filme l'histoire qu'il a inventée et scénarisée. Rare dans le paysage audiovisuel américain, ce statut d'auteur-réalisateur aura nécessité le soutien de pas moins de 5 maisons de production pour porter la structure déjà pensée dans son intégralité par son auteur. Car le point fort de cette histoire est, outre son fond (une réflexion profonde sur la cohabitation des communautés) une formidable construction formelle, un patchwork que seuls quelques maîtres arrivent à faire aboutir. Mais là où Robert Altman se permettrait un voire deux croisements de personnages dans toute son histoire, donnant lieu à quelques pivots dramatiques à l'intensité très forte, Paul Haggis les multiplie et les démultiplie, à l'origine de la cohérence de son univers où la tolérance des coïncidences est poussée à son extrême, débouchant sur un nombre impressionnant de scènes fortes, tant dans l'entremêlement que le dénouement des fils de la narration.

Une première scène d'exposition pose le ton. Insultes raciales (qui a tort ?), ironie de situation (on découvre à mi-course que les accidentés sont de la police), importance des paroles supérieure à celle des images (premier dialogue en situation acousmatique totale dans le noir, cependant l'effet est toujours justifié par l'histoire, comme ici par l'accident : point de vue subjectif des personnages, les yeux encore fermés suite à cet accident).
"Collision" est un film qui parle beaucoup. Mais le vrai dialogue avec le spectateur est ailleurs.
Car derrière tous ces personnages qui parlent, expliquent et cautionnent leur comportement, il y a leurs actions, ce qu'ils retiennent au fond d'eux qu'ils expriment enfin, parfois, sous pression, leur vraie nature, parfois sombre, parfois pleine d'humanité.

Voilà le travail efficace de portraitiste de ce conteur d'histoires abonné très longtemps à l'écriture de téléfilms. Mais les valeurs en jeu ici ne sont pas celles d'une série TV, c'est avant tout une histoire de racismes, d'intégration et d'intégrations. Axe central de développement, les personnages sont noirs, mexicains, WASP, turcs et asiatiques. Tous vivant avec leur histoire sur la peau, leur personnalité complexe bâtie au fil des ans (dont on nous raconte le strict minimum nécessaire à l'histoire), bâtie par chacun à sa manière, quitte parfois à choisir la dissimulation (la femme du réalisateur, clairement métisse, mais s'identifiant à une blanche, ce qui ne peut être qu'un choix de casting pour une actrice qui devait être blanche dans le scénario, mais, choisie métisse pour le film, complexifie d'emblée son personnage)
Cependant, une galerie de portraits n'est pas suffisante pour raconter une bonne histoire.

Il faut des situations et des actions. Et "Collision" les provoque, car chaque incident déclencheur se trouve inextricablement lié à un autre dans le schéma déterministe que pose le film.
Schéma qui favorise une interprétation de type : "Tout arrive et tout est explicable, voilà l'origine du mal", mais du fait de la nature de film choral, les interprétations s'opposent, se démontent mutuellement ("Vous avez eu la même éducation" lance un inspecteur au flic noir dont le frère est délinquant), bonnes fois se faisant face, mais surtout aucun fixisme. Car, la beauté de ce film est l'évolution de ces personnages.
Au sein d'un mélange d'intrigues de désillusion et d'éducation, ils se débattent dans un filet, et comme dans la vie, certains vont en sortir grâce à leur force et d'autres par chance, certains seront pris au fond par malchance ou parce qu'ils l'auront cherché. Tous auront appris de la vie. C'est ça une grande histoire.
Une histoire des Etats-Unis, une Amérique constatée, une histoire difficile qui s'évade des préjugés en les mettant en avant, en en faisant le moteur des relations intercommunautaires. Car si le stéréotype est répréhensible, il est une variable nécessaire à ce Los Angeles gangréné, décrit avec finesse par Paul Haggis.

Malgré quelques plans à rallonge magnifiant l'héroïsme ou la chute de certains personnages par des ralentis (maladroit voire ridicule lors de la scène de l'escalier), le rythme est maintenu de bout en bout, car chaque scène écrite et réalisée sert à faire avancer l'histoire, pour les protagonistes et rarement pour le spectateur (la scène de révélation des balles à blanc par exemple, qui ne sert qu'à ça).
Les règles de dramaturgie sont omniprésentes, en effet chaque scène sert à une évolution des personnages. Chaque histoire est travaillée pour tendre vers un point d'orgue que l'on devine, que l'on attend (et ce, selon le bon vouloir du conteur), les confrontations de chaque personnage avec son opposant, un autre personnage avec sa propre histoire lui aussi, ses propres démons. Et chaque "collision" a bien finalement lieu, mais, et c'est là tout le génie du récit, JAMAIS de la manière dont on l'attend. Chaque résolution inattendue permet d'infléchir sur le mouvement d'une autre histoire, donnant un traversée unique, parfois comprise à rebours, à travers ces différentes tranches de vie, une traversée maîtrisée dont chaque élément a été choisi avec soin pour donner vie à ces êtres, les faire vivre dans notre imaginaire en dehors du film.
Si ce n'est pas la marque d'une réussite, d'avoir refermé chaque histoire tout en ayant réussi à laisser entr'ouvert tout ce petit monde qui n'a pas fini de tourner même après le générique...

Plus qu'une réussite, un tour de force scénaristique, appuyé d'une réalisation esthétique et efficace, comme quoi, le film gros budget mais d'auteur existe outre-atlantique, sans être signé Woody Allen, Coen, etc...
A suivre donc, son prochain film "Honeymoon with Harry", qui, annoncé depuis 2005, n'a pas encore trouvé sa production...

Par Le_Psychohistorien - Publié dans : critiques
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Commentaires


salut, c ton boyfriend adoré!
Je l'ai vu hier soir: c'est un tres bon film effectivement. Commentaire nickel mr....on dirait presque un vrai!
bon courage pour ton boulot, et a bientot. lolo
Commentaire n°1 posté par lolo le 27/07/2006 à 09h48
Bon film qui traite parfaitement du malaise actuel.
Mais bon, c'est parfois long et lent. Enfin, rien n'est parfait.
Commentaire n°2 posté par Baylone le 22/10/2006 à 17h24

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