Mardi 24 janvier 2006

CtreTexte

 Munich (2005) - Steven Spielberg.

Ce film devait être fait par Spielberg, un jour ou l’autre. Car après les camps, le terrorisme antisémite est devenu avec le temps le nouveau traumatisme du peuple juif. La question était de savoir : où allait se placer le réalisateur dans cette histoire ?
Malheureusement, et très vite, une autre question vient déranger la première : le film, au-delà du propos (qu’on ne connaît pas encore), est-il réussi ? Malheureusement, et très vite, on se rend compte que le film est mal fagoté, que malgré une affiche très esthétique en clair-obscur, le film ne présente jamais cette finesse plastique annoncée. Une finesse plastique qu’on aurait aimée, en correspondance avec une finesse du propos.
Mais non. L’éclairage soit éclabousse grossièrement d’une lumière surexposée le camp des bons (le Mossad), soit laisse dans l’ombre la plus glauque le camp des méchants (l’OLP). Qui pouvait s’attendre à ça de la part de Spielberg ? Ceux qui ont détesté ses films les plus engagés ? Ceux qui ont trouvé popcorn et creux les derniers films du réalisateur ? Eh bien non. S’attendre à une pareille erreur de parcours, ça, non.
Car, au-delà du fait qu’il ne se lasse pas de démonter la cause palestinienne pour insuffler du courage à ses héros sanglants, ce film est mal interprété. On le savait avec Hulk, Eric Bana est fade et sans saveur. Ici, il n’émeut personne en tentant de pleurer (ce qu’il n’arrive pas à faire, on remarquera donc une scène de pleurs traitée par ellipse : au premier plan où notre homme crispe son visage pour feindre la crise de larmes, suivra celui, où allongé sur son lit, son visage a été au préalable badigeonné de larmes, bravo pour l’astuce, Steven !)
A côté de l’endive, il y a pourtant Mathieu Kassovitz et Ciarán Hinds, impeccables, et toute une floppée de seconds rôles brillants qui tentent tant bien que mal d’emmener cette galère à destination. Mais tout est fait pour leur barrer le passage. La profondeur de champ absolue donne un aspect irréel à certaines images (le Paris de 1970 et ses affiches ridicules en gros plan pour signifier les 70’s), et malgré la virtuosité de certaines scènes (Spielberg n’est quand même pas un tâcheron) le film n’arrive jamais à ancrer ses propres images dans l’imagerie d’archive qu’il convoite dès le début. Les fausses images d’archive de télévision recréées pour la séquence d'ouverture, reprises par la suite dans le réel du film, et donc retirées de cet écran de télévision, perdent alors toute crédibilité.
On pourrait aussi blâmer le monteur pour avoir fait un film aussi long, avec quelques effets ridicules (ralenti Petrol Hann à la fin, effet de scrolling de l'image par moments) mais on le blâmera plutôt pour avoir gâché certains moments en musicalisant les moments de recueillement des personnages (la mort de nos héros toujours traitée avec respect et honneur, à l'inverse des morts ennemies) par quelques petites notes de guitare entre deux chants en langue yiddish. Très jolie musique de film, mais un peu martelée tout de même. Non, ce n’est pas la faute du monteur, ou celle de l’ingénieur du son, si le film dure 2h40. C'est celle de Spielberg, qui voulait tout montrer, et passer deux heures sur chaque meurtre. Il fallait respecter l’histoire. Chronologiquement et laborieusement, défile une histoire longue et sans intérêt si ce n’est que de se rendre compte que pendant tout le récit rien n’avance, et qu’après le premier assassinat, et après le second et le troisième et le quatrième, rien n’a changé. Il y a un immobilisme dans ce film, un effort impressionnant pour ne pas évoluer, qui fait qu’on se lasse de l’histoire. Ce fixisme n'a pas de répercussions uniquement sur la somnolence grandissante du spectateur, car quand un récit cinématographique a une composante morale et historique aussi grande que dans ce film, il est absolument nécessaire de mesurer ses paroles. Et, même si, au bout du chemin, le gentil héros s’en va à gauche et que le méchant gentil, lui, part à droite, ce qui fait que notre héros reste moral n’est pas le fait qu’il refuse d’être l’Israélien qui colonise, l’Israélien qui prend conscience de son comportement anormal et immoral, non, mais le salut de sa santé mentale se trouve dans cette cause qui, apparemment se révèle n'avoir pas été totalement justifiée. Pas de regret de l'acte, mais le regret de l'illégitimité de la cible.
Ces onze terroristes auraient vraiment organisé cette prise d’otages, qu'ils auraient eu ce qu’ils méritaient. Voilà. Belle morale en vérité…

Parfois, pourtant, il y a Louis qui dit « Cela coûte cher d’avoir un toit », il y a cette discussion entre deux ennemis (qui, centralisés autour d’une histoire auraient pu être mille fois plus intéressant que cette histoire fade) qui tentent d’ouvrir le débat dans la tête d’Avner. En vain.
Il y a quelques moments réussis dans ce film. Tout d’abord le rôle des femmes. Il y a quatre femmes ici, dépeintes avec force. Quatre femmes symboliques :
L’enfant, que Spielberg sauve in extremis, Deus Ex Machina, après avoir fait frémir le spectateur (Oh non, pas l’enfant ! Ce n’est pas leur guerre, c’est dégueulasse ! Ah… ouf ! Ils ont une morale ces gens, quand même !) comme il sait si bien le faire.
La femme-tentation. Celle qu’il tue très sauvagement (scène très réussie par ailleurs, échappant de justesse au ridicule par la fin de la scène et le corps nu et honteux de Marie-Josée Croze) pour venger sa faiblesse d’avoir épargné l’enfant plus tôt dans le film.
La femme-mère, porteuse de tous les espoirs. C’est bien entendu la femme du héros. Douce et réticente au destin de son héros de mari, qui finira par se laisser faire l’amour violemment, patriotiquement. La femme idéale ? Cela donne à réfléchir.
Et enfin le visage de la mère. Incarnée par deux femmes : Golda Meir, co-fondatrice de l’état d’Israël, et la mère d’Avner, les deux entremêlées en un seul visage protecteur. Il n’est pas besoin d’en dire plus.
La seconde bonne surprise est cette scène annoncée par la présence de Mathieu Amalric, celle du repas en banlieue parisienne. Un moment hors du temps, hors contexte, magnifique, qui évoque, pour quelques minutes, plus les ambiances de James Ivory que l’atmosphère pesante des bas-fonds de l’Europe. Un lieu de libre parole, où les personnages s’expriment et sont écoutés. Un lieu patriarcal (la figure du père domine, alors que le "papa" d’Avner, lui, est en train de mourir dans son pays) qui confirme l’utilisation du symbole par Spielberg pour dénoncer la rigidité du comportement d’Israël. Cependant, avant de repartir, le "Papa" (Michael Lonsdale, excellent dans ce rôle), glisse un « N’oublie pas que tu n’es pas de la famille » qui avorte toute tentative de remise en question pour notre héros et nous relance dans cette histoire inintéressante qu’est la recherche des coupables.
On finira par le trivial « Allez viens boire un coup traditionnel à la maison » et le « non » catégorique qui scelle le destin de paria de tous ces juifs qui n’ont pas désiré s’installer en Israël. Petite critique de l’intégrisme israélien.
Et ceci, après 2h40 de justification d’un sionisme meurtrier.
Derrière, les deux tours du World Trade Center. La boucle est bouclée. De là où aurait pu naître l’espoir, résonne l’image d’un combat sans fin. Finalement, peut-être qu’il faut en effet se couper les ongles, même s’ils repoussent.

Au sein de toute œuvre se trouve la contre-œuvre. Et ce qu’on aura vu, ici, ce n’est pas une critique mesurée du problème israélo-palestinien, mais une boucherie légalisée par l’éthique des personnages. Une éthique plus que suspecte, mais suspectée en filigrane, régulièrement, finement, et finalement qui passe presque inaperçue.
On reste avec l’image des gentils juifs et des méchants arabes.
Le monde de Narnia révolte par son manichéisme classique. Mais c’est un film pour enfants, il faut bien construire la morale. En parlant de morale, on remarquera que dans Narnia, il n’y avait pas de « Et tu rendras œil pour œil, dent pour dent » dans la bouche des humains (la gueule du lion à la fin ne compte pas :-). Et puis on s’amusait dans ce pays imaginaire, on ne s’embêtait pas une seconde…
Par Le_Psychohistorien - Publié dans : critiques
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