LE CINEMATOGRAPHE
Manderlay (2005) - Lars Von Trier.
Suite très attendue de Dogville, Manderlay s'inscrit au centre de la "Trilogie de l'Amérique", une trilogie qui devrait trouver sa fin en 2007 avec Washington.
Ce film, que l'on pourra cependant apprécier sans avoir vu au préalable Dogville, ne pourra être apprécié du spectateur qui, en 2003, n'a pas réussi à "entrer" dans Dogville.
Car la construction cinématographique de Manderlay lui est en tout point similaire : mêmes décors nus et réduits à leur simple "expression", traitement du récit (voix off, chapitrage sous forme d'intertitres) et récit (une jeune femme arrive dans une ville et découvre ses habitants) similaires voire identiques... jusque dans la partition symphonique, tout était déjà là dans la ville de Dogville.
Alors, on prend les mêmes et on recommence ?
Non. Justement, non.
Remplacer Nicole Kidman et James Caan, seuls personnages rescapés de l'entreprise Dogville, a permis à Lars Von Trier d'ouvrir une autre porte. La seule peut-être qu'il y avait à ouvrir pour ne pas régresser, celle de la réincarnation.
Car c'était l'écueil possible de ce film. Avoir remplacé la fragile et terrifiante Kidman par une jolie actrice sans profondeur, mise à nu au bout de seulement quelques séquences.
Et c'est ce à quoi on s'attend, lors des premières images...
Et c'est ce que l'on oublie très vite, car il y a instantanément carnation, incarnation et ré-incarnation de ce couple terrible que forment Grace et son père. C'est leur peau, le visage en lame de couteau de Dafoe, et la texture diaphane du visage de la jeune Bryce Dallas Howard (qui n'a que 24 ans !) qui investissent l'espace entre l'écran et le spectateur. On est bel et bien au milieu du monde créé par Lars Von Trier. Car quoi de plus efficace que d'appeler arbre, l'arbre. Ecrit à la craie par terre, il devient tous les arbres. Et personne ne pourra alors dire devant cet arbre: "Non ce n'est pas mon idée de l'arbre, je sais ce qu'est un vrai arbre, tout ceci est faux, on est dans un film !"
Le montage est l'autre pièce maîtresse de cette incarnation réussie. Car ce montage issu du Dogme'95 ne laisse jamais l'oeil tranquille, les hommes ne sont (encore comme dans Dogville) jamais filmés comme le plateau décor, c'est-à-dire par longs et beaux travellings et panoramiques, mais frontalement et toujours dans le mouvement. C'est cette dynamique particulière qui fait peut-être que jamais on ne dévisage Grace inutilement, jamais on ne doute de son authenticité.
L'esthétique n'est pas parfaite cependant. Le film pêche parfois par manque de rigueur (plans surexposés inexcusables pour un film tourné en DV) ou trop d'esthétisme (des effets spéciaux assez ridicules vu le contexte) mais il s'en sort toujours car l'intérieur bat comme un coeur, pulse et domine les erreurs. "Faites un bon film, on pardonnera vos erreurs". Il n'y a rien de plus vrai.
Le thème abordé ici, très proche du thème discuté dans Dogville, est l'esclavage. Bien entendu, à tous ceux qui ne voient qu'une histoire de racisme, je ne saurais que trop leur conseiller de le revoir une seconde fois pour mettre en exergue le rapport esclave-oppresseur, rapport complexe dont la part d'ombre est tapie, selon Lars Von Trier, en chacun de nous.
Il est inutile de discuter sa thèse car le film s'impose comme hurlant la vérité, une vérité. Il n'y a pas de "moi, je n'aurais pas fait ça" possible, c'est l'intégrisme revendiqué d'un réalisateur qui entraîne jusqu'au bout, ou laisse en chemin le spectateur.
Mais pour celui qui le suit à terme, c'est le cinéma qui l'emporte. La salle se referme sur vous et, sur les dernières notes de "Young Americans" de David Bowie (encore une fois) émerge lentement la dernière phrase.
C'était quand même un grand film.
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